VOIR UN TABLEAU

Essai philosophique sur la peinture

Comment aborder l’art? Comment percer le mystère que renferme une toile? Voilà des questions auxquelles les amateurs d’art aimeraient pouvoir répondre. Dans son livre, «Voir un tableau: Entendre le monde», Camille Laura Villet, Docteur en philosophie et psychanalyste, nous apprend à observer l’art.

Art Ensuite – Comment passe-t-on de la psychanalyse à l’art?
Camille Laura Villet: A 20 ans, je voulais être comédienne et ne fréquentais pas beaucoup les musées. Je ne savais pas quoi regarder. La rétrospective Mondrian, à Washington en 1995, fut un choc. Mais je cherchais encore ma voie. C’est en tombant un jour, presque par hasard, sur une toile du peintre Pierre Dunoyer que j’ai commencé à m’intéresser vraiment à l’art pictural; j’étais fascinée. Ces tableaux traduisaient à mes yeux le geste créateur lui-même. Comment dire les émotions folles que j’éprouvais? La philosophie et la psychanalyse sont arrivées, par nécessité, pour me donner des mots qui répondent à l’énigme de la création. Très naturellement, le monde s’est ouvert, et les œuvres sont venues à moi: l’expressionnisme abstrait américain d’abord, puis Manet et Champaigne notamment. J’ai commencé à remonter le temps, à suivre le fil en fait de l’abstraction, c’est-à-dire de la pensée. La question qui m’habitait ne relevait pas de l’histoire de l’art. Je cherchais le sujet derrière la toile, son positionnement, son âme. Je cherchais le lieu d’une certaine grandeur, je crois, et d’une certaine tenue. Soutenue par une analyse que je débutais au même moment, je me mettais en chemin, enfin. Découvrir les œuvres et me découvrir relevaient du même mouvement, de la même quête.

Art Ensuite – Présentez-nous votre livre, de quoi parle-t-il?
C.L.V.: Lorsque j’ai écrit ma thèse, je pensais qu’elle allait simplement être éditée sur le site de la Sorbonne; mais le processus ne s’arrête jamais. Je décidai donc de chercher un éditeur. Une nouvelle rencontre, cette fois-ci avec l’écriture m’a permis de saisir ce que je cherchais depuis des années. J’ai d’ailleurs dû me couper des tableaux qui m’entouraient au quotidien et me nourrissaient jusqu’alors, pour parvenir à livrer quelque chose de plus intérieur. Voir un tableau consiste à le recomposer en soi, à réinventer sa cohérence. Ce livre rassemble donc tout d’abord les éléments nécessaires pour rendre compte, théoriquement, du tableau. Puis j’essaie de mettre en lumière les ressorts qui nous le rendent visible. Peu à peu se révèle l’enjeu du livre que je qualifierais d’éthique. L’épilogue s’intitule «S’entendre». J’ai la conviction que les hommes peuvent s’entendre dès lors qu’ils s’efforcent de rejoindre en eux-mêmes le plan désigné par le tableau. A bien y réfléchir, ce livre parle d’exigence et de vigilance, envers soi-même et les autres, auprès des œuvres d’art qui nous réfléchissent toujours au-delà de ce que nous imaginons et projetons. Il parle de liberté.

Art Ensuite – Votre livre est-il accessible à tous?
C.L.V.: Oui, bien sûr, mais je reconnais qu’il s’agit d’un livre intense. Il exige une réelle concentration, une véritable immersion. On ne peut pas le lire dans le métro, entre deux stations. Je dirai en quelque sorte, que c’est un livre «à digérer». On ne peut pas le consommer comme peut le faire la société actuelle, qui consomme à tout va puis jette, on a besoin de s’y plonger.

Art Ensuite – Que pensez-vous du projet Art Ensuite?
C.L.V.: Le projet Art Ensuite trouve selon moi tout son sens dans le fait qu’aucun hôtel adhérent ne sera omniscient. Créer la possibilité de mettre en réseau les regards et les intelligences, les désirs aussi, est le seul moyen de faire avancer les choses. L’Europe ne pourra renaître de la crise que grâce à l’art. Je considère les artistes comme de véritables acteurs de la cité. Leurs œuvres peuvent nous ouvrir les yeux, les oreilles, le cœur. Je ne peux donc que soutenir une initiative qui, avec passion, propose, à l’écart du marché de l’art, de faire se rencontrer les œuvres et leur public.

Art Ensuite – En ce moment, quelle exposition parisienne a-t-elle retenue votre attention?
C.L.V.: Celle consacrée à Fra Angelico au Musée Jacquemart-André . Pour Florence, que j’ai redécouverte récemment, et le génie abstrait qu’était, déjà au 15e siècle, Fra Angelico. L’abstraction picturale entraîne un mouvement d’extraction. L’exposition présente quelques œuvres à même de ce mouvement. S’y éprouve une magnifique tension vers l’Autre… Certains diront Dieu, bien sûr. Mais ce n’est pas la question. La tension est infinie car on n’atteint jamais vraiment sa cible.

Livre «Voir un tableau: Entendre le monde» de Camille Laura Villet, Editions L’Harmattan. 19,95€.

Conférence «Voir un tableau: Entendre le monde» le 7 décembre 2011 à 20h45, à l’Espace Rachi-Guy de Rothschild.
Entrée: 10€ ou 5€ (tarif réduit).
www.culture-juive.org